top of page
Textes faits en atelier

Trash

Par Epigraphe

 

            Au petit matin, j’enfile des chaussettes puis m’installe sur le canapé défoncé. J’aime à écouter le voisinage qui s’éveille ; cela me donne l’impression d’avoir quelque chose à faire. Mon dos, comme toujours, me fait souffrir, et le canapé n’aide en rien. Je me dis qu’il faudrait que je branche l’ordinateur pour en commander un neuf sur internet, mais le portable est encore couvert de ses affreux stickers normands.

 

            Depuis le canapé, je tourne le dos à l’armoire, normande également, cadeau de mariage de ma belle-mère. Alors que je tends l’oreille pour ne pas rater l’interruption des ronflements du voisin de palier, provoquée habituellement par la chasse d’eau intempestive du dessus, un grincement curieux retentit derrière moi.

 

            Cela vient de l’armoire que je n’ai pas ouverte depuis six mois. Un bruissement de plastique se fait entendre. J’aimerais me retourner mais ma sciatique m’en empêche.

 

            Un pas lourd et traînant contourne le canapé ; j’aperçois au coin de mon champ de vision une créature de forme humaine, recouverte d’un patchwork de sacs poubelle, qui sans sa démarche pâteuse aurait peut-être eu sa place à la Fashion Week.

 

            - Ça sent le renfermé, dit-elle.

 

            J’ouvre la bouche pour répondre, mais l’horreur me saisit : cette voix, c’est la mienne.

 

            - Décidément, il n’y a aucune amélioration, continue la créature. Pourtant, ce devait être LA solution à tous les problèmes, non ?

 

            L’homme-poubelle fait craquer ses reins en gémissant ; je me cramponne au bord du canapé.

 

            - Et ce n’était pas une mince affaire, quand même, à ton âge, de la faire rentrer dans le congélateur. Tu te souviens combien d’antalgiques il a fallu avaler après le découpage ? Franchement, tu aurais dû t’y prendre plus tôt.

 

            La chasse d’eau s’actionne à l’étage supérieur ; les ronflements familiers du voisin de palier s’arrêtent net.

 

            - Mais dis-moi, elle y est toujours, dans le congélateur ? Et tu as gardé cette ignoble armoire… Vraiment, c’est lamentable.

 

            Les sacs poubelle, je les avais aussi mis à congeler, faute de meilleure idée, après avoir scié ma femme, et voilà qu’ils revenaient se plaindre.

 

            C’était presque comme si je ne l’avais pas supprimée, en fin de compte : toujours des doléances, de la déco normande, et cette sciatique dont je ne me débarrasserai donc jamais !

bottom of page